

Expédition
Haïti
4 min

Réexamen en cours des objets du Speaker en 2019
Y. von Arnim

Mesure en cours d’une des ancres du Speaker en 2021
Y. von Arnim
L’accès au site du naufrage est complexe et cela en raison de différentes contraintes. D’une part, la localisation de l’épave du Speaker se situe à l’extérieur du lagon dans une zone soumise à des vagues de ressac. En conséquence, les conditions climatiques influencent donc plus facilement cette zone non abritée hors du lagon mauricien. Ces vagues de ressac entrainent une forte houle sous-marine dans une eau peu profonde qui perturbe fortement le site archéologique. Cette houle amène des mouvements est-ouest qui ne facilitent pas l’avancée des plongeurs. Autre difficulté majeure, le manque de visibilité en lien avec la force de cette houle. En effet, le mouvement des vagues fait également bouger les sédiments au fond. De ce fait, cela amène de nombreuses particules qui s’accumulent, troublant ainsi l’eau. Enfin, la dernière contrainte est l’environnement du site en lui-même. En effet, trois types de fond sont visibles : une large zone de corail mort (nord-ouest et sud-est), un grand banc de sable (centre) et un herbier (est et nord-ouest). Ainsi, cette différence a entrainé une conservation inégale des canons et des ancres entre les vestiges localisés vers le large et ceux qui sont vers le récif.
Sur les quatre ancres inventoriées par les missions précédentes, nous n’avons pu en retrouver que trois, une à l’est (ancre A2) et deux à l’ouest (A3-A4). La 1re ancre (A1) devait être visible plus à l’est, vers le large, bien avant l’ancre A2. Les ancres A2 et A3 sont quasiment complètes tandis que l’ancre A4 est très partielle. Elles mesurent entre 109 et 303 cm de long. Les ancres présentes sur le site sont légèrement sous-dimensionnées par rapport au tonnage du navire et surtout en nombre insuffisant. Si on admet que l’ancre principale est celle qui manque, cela signifie que A2 serait l’ancre secondaire et les deux autres, la 3e et la 4e, ce qui correspond à quelques centimètres près à la réalité puisque leur taille d’après les normes de la marine de l’époque définit leur positionnement à l’avant ou l’arrière du navire. Ces ancres n’étaient cependant que d’un faible secours pour freiner la course du Speaker par une mer très agitée.

Mesure en cours d’une des ancres du Speaker en 2021
Gedeon Programmes
Concernant les canons, 32 ont été retrouvés et étudiés. Par rapport aux plans précédents, nous savons que trois canons n’ont pas été localisés, mais qu’un nouveau a été découvert, tandis qu’il faut ajouter le pierrier en bronze déjà prélevé. Leur étude a permis de proposer une attribution fonctionnelle et une classification par calibre, voire une détermination de la nationalité. Ainsi, on compte cinq canons interprétés comme des canons de lest en raison de leur déclassement qui s’explique par des stigmates visibles (tourillon cassé, volée, bouche ou culasse éventrée). Tous les autres canons ont eu une vocation défensive et furent en état de tirer jusqu’au naufrage. Tous les canons mesurent entre 132 et 297 cm de long (hors tout). Concernant les recherches de calibre, on constate la prédominance des petits calibres, du 4 au 8 livres, ce qui correspond à l’échantillonnage des canons d’un navire français de 5e rang (calibre 8 pour la 1re batterie et de 6 pour la 2e batterie et les gaillards). Concernant l’origine des canons, 16 sont sans correspondance, trois sont français, trois sont anglais, et neuf ont une double correspondance française/anglaise.

Un des canons du Speaker en 2021
Y. von Arnim

Photogrammétrie des canons du Speaker en 2021
C. Mathevot
Deux amas de boulets de canon, en fonte de fer, ont pu être localisés à l’ouest de l’ancre A3. Ils en sont distants de quelques mètres. Leur localisation « en pyramide » et à proximité des deux ancres et de plusieurs canons permet d’identifier l’emplacement final de l’épave du Speaker. Certains d’entre eux ont été prélevés lors de la campagne. Le premier amas (B1) regroupe huit boulets sphériques en fonte de fer. Sur cet amas, cinq boulets ont pu être prélevés. Le second amas (B2) rassemble six boulets sphériques également en fonte de fer. Ce second amas n’a fait l’objet d’aucun prélèvement. Ils présentent tous un état sanitaire mauvais avec une forte oxydation voire une perte de matière. De forme sphérique, les boulets de canon sont coulés et moulés dans des moules bivalves. Avec beaucoup de précaution, on peut les diviser en trois grands calibres : 4 (quatre ex.), 8 (huit ex.) et 12 livres (deux ex.). Cinq projectiles proviennent probablement de France et quatre d’Angleterre.

Boulets de canon récoltés sur le site en 2021
J. Soulat
Au total, ce sont 41 objets (dont les boulets de canon) qui ont été découverts lors de cette campagne. Ils peuvent se répartir dans des catégories fonctionnelles : armement, éléments d’assemblage, mobilier à valeur ornementale, mobilier de bord, vaisselle ou de nature encore indéterminée. Parmi ces objets, on note la présence de fragments de vaisselle en céramique et en verre (jarre de stockage asiatique, bol en porcelaine chinoise à décor blanc et bleu de la période Kangxi (1662-1722), flacon et bouteille à profil en forme d’oignon) mais aussi de cinq perles en pâte de verre, de neuf balles de plomb, d’une pierre à fusil ou encore d’une manille en alliage cuivreux.
La campagne 2021 a été riche en découverte. Les objectifs ont été en partie remplis mais le Speaker n’a pas encore livré tous ses secrets.
Complémentaires aux résultats de la mission, la prochaine campagne aura pour objectif de terminer l’exploration du site avec la découverte de la 4e ancre, à l’extrémité est du site, et les trois canons manquants qui n’ont pas pu être mis en évidence cette année. Il faudra également terminer de réaliser la photogrammétrie de l’ensemble des vestiges mis au jour, canons, ancres et amas de boulets de canon. Le modèle 3D de l’ensemble du site restera à compléter afin de mieux renseigner les distances entre les pièces.
Une fois ce travail accompli, l’équipe pourra se concentrer sur le traitement archéologique de deux secteurs majeurs du site : le banc de sable et la zone de l’épave. Le banc de sable est clairement la zone de travail la plus complexe avec un fort potentiel de découverte d’autres vestiges. La zone de l’épave fera l’objet d’une investigation plus poussée afin d’essayer retrouver des restes de la coque.
Du 27 novembre au 7 décembre, le mobilier archéologique du Speaker a été ressorti au Musée National d’Histoire de Mahébourg dans le but de le comparer à la vaste collection venant du Fort hollandais Frederik Hendrik, lieu de repli qui a accueilli les pirates de John Bowen durant trois mois en 1702. Fondé en 1638, ce for hollandais a été fouillé par l’Université d’Amsterdam entre 1997 et 2005 sous la direction de Pieter Floore et de Ranjith Jayasena.

Yann von Arnim et Jean Soulat en décembre 2023 au Musée National d’Histoire de Mahébourg, île Maurice

Comparaisons du mobilier du Speaker et du Fort hollandais
J. Soulat
Von Arnim et al. 2019
Y. von Arnim, P. Lizé, J. Soulat, « L’épave du Speaker 1702, navire pirate de John Bowen (Grande Rivière Sud-Est, île Maurice) », dans J. Soulat (dir.), Archéologie de la Piraterie des XVIIe-XVIIIe siècles. Étude de la vie quotidienne des flibustiers dans les Caraïbes et l’océan Indien, Drémil-Lafage, Éditions Mergoil, 2019 (Hors collection), p. 97-107.
Lizé 1984
P. Lizé, « The Wreck of the Pirate Ship Speaker on Mauritius in 1702 », The International Journal of Nautical Archaeology and Underwater Exploration, 13, 2, 1984, p. 121-132.
Lizé 1987
P. Lizé, La véritable histoire du pirate Bowen, Paris, Glénat, 1987, 186 p.
Lizé 2006
P. Lizé, « Piracy in the Indian Ocean. Mauritius and the Pirate Ship Speaker », dans R. K. Skowronek, C. R. Ewen (dir.), X Marks the Spot. The Archaeology of Piracy, Gainesville, University Press of Florida, 2006, p. 81-99.
Soulat et al. 2019
J. Soulat, Y. von Arnim, P. Lizé, « Le mobilier de l’épave pirate du Speaker 1702 », dans J. Soulat (dir.), Archéologie de la Piraterie des XVIIe-XVIIIe siècles. Étude de la vie quotidienne des flibustiers dans les Caraïbes et l’océan Indien, Drémil-Lafage, Éditions Mergoil, 2019 (Hors collection), p. 245-267.
Soulat, Arnim 2022
J. Soulat, Y. von Arnim, Speaker 1702. Histoire et Archéologie d’un navire pirate coulé à l’île Maurice, Éditions ADLP, 2022, 114 p.


